Publicado en línea el Domingo 14 de febrero de 2016, por Alberto Rabilotta *, Michel Agnaïeff *

Si quelque chose définit bien la dislocation sociale en cours, c’est l’incertitude autour du travail-emploi. La déconnexion radicale et rapide de l’économie par rapport à la société, provoquée par les politiques néolibérales, a transformé l’enjeu du chômage massif et de la précarisation de l’emploi en un enjeu de survie pour la société actuelle, et en défi fondamental pour la société qu’il faudra créer dans l’avenir.

En 1900, un peu moins de la moitié de la population active des États-Unis travaillait dans l’agriculture. En 2000, on n’y retrouvait plus que 1,9 % [1]. De l’autre côté de l’Atlantique, en France, le nombre d’agriculteurs a été divisé par dix au cours de la même période [2]. L’accélération des progrès techniques dans tous les domaines pertinents avait rendu possible cette évolution, tout en permettant à un secteur de l’alimentation et de l’agriculture profondément transformé de continuer à jouer un rôle important dans l’économie. Il était devenu possible de produire de plus en plus de denrées avec de moins en moins de main-d’œuvre. Il s’ensuivit un exode forcé de travailleurs de l’agriculture vers le refuge offert par d’autres secteurs de l’économie où les besoins de nouveaux bras allaient croissant.

Un exode comparable peut se produire au cours des vingt ou trente prochaines années, mais cette fois sans grand sanctuaire d’emplois à l’horizon. Au cours des dernières décennies, le secteur des services a servi de principal refuge aux travailleurs chassés des emplois industriels par les différentes vagues de progrès technique qui se sont succédé de plus en plus rapidement, avec les percées en électronique, informatique et télécommunications. Or, la capacité du secteur des services de compenser les pertes d’emplois subies ailleurs va en se réduisant, car il est à son tour en voie de se transformer profondément. La prochaine vague risque d’être meurtrière au chapitre des emplois dans ce domaine, comme d’ailleurs dans d’autres domaines moins touchés jusqu’ici. Fait aggravant, l’économie mondiale ne crée plus suffisamment d’emplois. D’après l’OIT [3], le chômage frappait 201 millions de personnes dans le monde en 2014, soit 30 millions de plus qu’avant la crise de 2008. Les effets sur l’emploi des nouvelles transformations impulsées par le progrès technologique viendront donc alourdir davantage un chômage déjà massif. Autre fait aggravant, le même rapport note une dissociation croissante entre les revenus du travail et la productivité, cette dernière augmentant plus vite que les salaires, et en constate les répercussions négatives sur la consommation, l’investissement et les recettes publics.

Progrès technologique et progression du chômage

Aujourd’hui, le progrès technique permet de mettre au point des formes d’automatisation logicielles et robotiques qui imitent certaines dimensions de l’intelligence humaine. Ces machines sont capables d’assurer de façon croissante non seulement des tâches fortement routinières, comme ce fut le cas dans le passé, mais également des tâches exigeant des interactions avec des usagers ou des clients. Cela ne s’arrête pas là cependant. Jean-Yves Geoffard de l’École d’économie de Paris souligne que « le péril pèse aussi sur de nombreuses activités intellectuelles, liées au traitement et à la synthèse de l’information, qui peuvent être confiées à des machines apprenantes, manipulant des quantités infiniment plus grandes de données que le cerveau humain ne peut en appréhender [4] ». C’est donc toute la galaxie des emplois des secteurs des services, de l’administration et du savoir qui se retrouvera bouleversée par le progrès technique, et ce, quelles que soient les connaissances ou habiletés exigées par les différentes occupations. En effet, la capacité des machines de traiter des masses de données peu structurées, d’interpréter le discours humain et de comprendre les actions et les commandes humaines va déjà en augmentant. Capables d’évoluer par l’apprentissage automatique, ces machines pourront remplir un nombre croissant de tâches assurées actuellement par des enseignants, des ingénieurs, des avocats, des professionnels de la santé, des spécialistes de la finance, des administrateurs ou des cadres d’entreprises ou de services publics [5].

Le bouleversement ne sera pas cependant seulement le fruit de nouvelles percées scientifiques ou technologiques, même si ces dernières ne sont pas à minimiser compte tenu du rythme actuel des innovations. D’après un rapport produit par le McKinsey Global Institute [6], douze technologies déjà existantes vont profondément ébranler les fondements du marché du travail mondial. Certaines sont bien connues déjà et d’autres moins. Il s’agit de l’internet nomade ou sans fil, de l’automatisation du travail intellectuel, de l’internet des objets, de l’informatique en nuage ou nuagique, de la robotique avancée, des véhicules semi-autonomes ou autonomes, de la génomique de prochaine génération, du stockage d’énergie, de l’impression 3D ou tridimensionnelle, des matériaux avancés, de l’exploration et de la récupération avancée du pétrole et du gaz, de l’énergie renouvelable.

Une autre étude [7] sur le risque de l’automatisation des emplois, menée cette fois à l’Université d’Oxford, indique que l’informatisation affectera près de 47 % des emplois existants aux États-Unis au cours des deux prochaines décennies. Les auteurs de l’étude ont analysé 702 types d’occupations ou métiers, sous l’angle des tâches effectuées et des habiletés exigées et en comparant ces dernières aux capacités actuelles et anticipées des moyens informatiques. À la lumière des résultats, ces occupations ont été ensuite classées selon le degré de probabilité de leur automatisation, permettant ainsi d’estimer leur vulnérabilité.

L’étude suggère que deux nouvelles vagues d’automatisation se succéderont. Au cours des deux prochaines décennies, la première vague mettra à haut risque surtout des emplois dans le transport, les activités logistiques et les tâches de soutien administratif. Elle accroîtra aussi la vulnérabilité des emplois dans le secteur des services. Il s’agira, entre autres, d’occupations comme chauffeur de taxi, préposé de comptoir, auxiliaire juridique, bibliotechnicien, télévendeur ou assureur. Par contre, la seconde vague ne se produira qu’une fois résolues les difficultés que pose actuellement l’imitation informatique de la perception humaine, de la créativité et de l’intelligence sociale. Au fur et à mesure cependant que le recours au « mâchonnement » des mégadonnées permettra de surmonter ces difficultés, les emplois exigeant jugement, savoir, créativité et entregent seront touchés à leur tour [8]. Les auteurs de cette étude se montrent néanmoins prudents et ne chiffrent pas le nombre d’emplois susceptibles d’être touchés ainsi. En revanche, ceux du rapport du McKinsey Global Institute avancent que des algorithmes sophistiqués pourraient se substituer à entre 120 à 140 millions de travailleurs du domaine du savoir dans le monde.

En somme, comme de tout temps, la technologie va continuer de progresser et de nouvelles percées vont accélérer le rythme des innovations. Les tâches qui pourront s’exécuter plus rapidement et à moindre coût par des machines le seront immanquablement. Un tel processus pourrait aussi inclure certains aspects des tâches dites créatives. L’automatisation ne touchera pas que les emplois moins qualifiés, sachant toutefois que « le travail humain devrait avoir encore longtemps un avantage comparatif dans les tâches qui requièrent des formes de manipulation et perception complexes ».

Fixation sur l’économie et déni de la société

Dans la pensée économique dominante, la thèse est que l’automatisation éliminera simplement des catégories d’emplois devenues obsolètes et les remplacera par de nouvelles, contribuant même à accroître le nombre d’emplois. Avec l’ensemble des autres nouvelles technologies, l’automatisation facilitera de nouvelles découvertes qui permettront la conception de nouveaux produits et en conséquence la création de nouveaux emplois. En outre, l’automatisation poussera les travailleurs moins qualifiés à grimper dans l’échelle de la qualification pour pouvoir occuper ces nouveaux emplois. Dans un tel contexte, l’enjeu sera principalement la formation. Il s’agira simplement, selon cette pensée, d’une évolution semblable à celle qui s’était produite lors de la généralisation de l’emploi des machines industrielles dans les usines dans la période précédente. Rappelons qu’en effet cette généralisation avait contribué alors à la croissance des emplois et à la création de nouvelles catégories de travail plus intéressantes et mieux rémunérées, participant ainsi à l’affirmation graduelle d’une citoyenneté au travail, d’une citoyenneté industrielle.

De façon similaire, les logiciels, les algorithmes, les robots et autres applications cybernétiques inscriront les êtres humains, toujours selon la pensée dominante, dans un nouveau cercle vertueux du développement, notamment en les propulsant vers des tâches de haute valeur croissante. À la limite, ces tâches de valeur croissante leur permettront de mieux affirmer leur dimension humaine, en atténuant la pénibilité du travail et en libérant les talents selon les potentiels individuels. Dans la foulée de Schumpeter, l’automatisation n’est finalement abordée que comme un simple épisode de la destruction créatrice à l’œuvre. Et ses conséquences sociales sont traitées comme allant de soi et se retrouvent de la sorte banalisées.

Si le passé peut être utile pour prédire l’avenir, il n’en est toutefois nullement garant. Peut-on vraiment prétendre que cet âge de la machine intelligente est encore comparable à celui inauguré par la machine à vapeur ? Prend-on suffisamment en compte les spécificités de la mutation économique et sociale que la généralisation de l’automatisation est en train de provoquer ? Plus précisément, si le robot remplace le travailleur, qui consommera ? Avec quel pouvoir d’achat ? Comment se maintiendra la demande dans ces conditions ? Qu’en ira-t-il de la croissance qui est un besoin systémique du capitalisme ? Qu’en ira-t-il aussi de la formation même du capital, car de l’argent thésaurisé, des marchandises invendues, des valeurs immobiles ne constituent pas du capital, mais tout au plus des valeurs en attente de le devenir ? Quelle réponse sociale pourra-t-on donner au délitement du mariage de raison entre le capital et le salariat qui a caractérisé l’ère industrielle précédente ? Comment pourra-t-on faire dépendre le revenu de chacun de la quantité du travail qu’il fournit ?

Plus largement, vers quelle société mènerait la destruction des emplois si la croissance économique n’était plus au rendez-vous ? Que se vérifiait par exemple la thèse de Robert J. Gordon, de l’Université Northwestern, que les innovations n’auront plus à l’avenir le même potentiel en matière de croissance que dans le passé ? Qu’adviendrait-il de cette société si se révélait exacte son opinion voulant que la croissance économique rapide enregistrée après 1750, pendant quelque 250 ans, ne soit finalement qu’un épisode unique et exceptionnel dans l’histoire de l’humanité [9] ?

Les extrapolations que se permet la pensée économique dominante au sujet de l’évolution future des emplois reposent beaucoup sur le caractère comparable des âges de la machine. Rien n’est pourtant acquis quant à cette comparabilité. La rupture de la continuité avec l’ère industrielle d’où nous sortons est bien mise en évidence par Brynjolfsson et McAfee, deux penseurs usaméricains, dans The Second Machine Age (Le Deuxième âge de la machine). Tout au long du premier âge de la machine, le rapport entre la machine et l’être humain était celui de la complémentarité. La machine permettait à l’être humain de décupler sa force et ses habiletés, tout en demeurant sous sa commande. D’ailleurs, plus la machine évoluait, plus la présence de l’être humain devenait nécessaire pour la contrôler. Dans le deuxième âge, le rapport glisse plutôt vers la substitution de l’être humain par la machine, l’automatisation facilitant de plus en plus la délégation du système de contrôle à la machine devenue plus performante que l’être humain dans cette tâche. La présence de ce dernier devient ainsi rapidement de moins en moins nécessaire, les machines doublant maintenant de puissance tous les deux ans.

Stimulé par la création sans cesse croissante d’informations numérisées et par les nouvelles façons de combiner les idées existantes pour en générer de meilleures, un véritable ouragan technologique déferle sur l’économie et bouleverse le marché du travail. Il se reflète déjà dans les indicateurs économiques récents. Les emplois et les salaires plongent tandis que la productivité et les profits explosent [10]. Si les technologies numérisées donnent les moyens de produire l’abondance, elles créent aussi les conditions pour qu’elle soit très mal partagée. Il s’agit là d’ailleurs d’une caractéristique qui n’a rien de fortuit ni de temporaire. Cette caractéristique découle du régime de propriété, certes, mais également de la manière dont les technologies numérisées fonctionnent et de l’utilisation qui en est faite.

Combinatoires et exponentielles, ces technologies engendrent une dynamique économique inédite où un avantage relatif d’un produit se transforme en facteur de domination presque totale d’un créneau de marché et où le gagnant rafle toute la mise. Elles favorisent également le capital au détriment du travail, le travail qualifié au détriment du travail non qualifié et les agents économiques « superstars », capables de conquérir des marchés mondiaux et de les verrouiller, au détriment des agents économiques locaux [11]..

Il est douteux également que la révolution numérique en cours produise une abondance d’emplois intéressants et bien rémunérés. Elle en produira un bon nombre certes, mais pas dans la quantité que laisse sous-entendre la pensée économique dominante quand elle avance qu’il suffira aux travailleurs d’améliorer leurs qualifications et leurs compétences pour grimper l’échelle vers des tâches de valeur croissante. C’est un message rassurant qui tient toutefois du mythe, car seul un nombre relativement réduit de travailleurs pourra accéder aux catégories de travail plus nobles. Qu’adviendra-t-il des autres ? Un premier contingent demeurera confiné au bas de l’échelle où il se trouvait déjà, un deuxième contingent glissera du milieu de cette échelle vers le bas et un troisième se retrouvera carrément sans emploi.

Nous assistons d’ailleurs déjà à la disparition des emplois peu ou moyennement qualifiés et à la migration forcée des travailleurs : soit vers des emplois moins bien rémunérés, aux conditions souvent plus pénibles et n’offrant aucune sécurité d’emploi, soit carrément vers la sortie du marché du travail. Nous assistons en fait à une polarisation graduelle du marché du travail, entre des emplois peu qualifiés et mal payés et des emplois plus gratifiants et mieux rémunérés. Pour David Autor, un expert du travail du MIT, cette polarisation du marché du travail, aux États-Unis et dans seize États membres de l’Union européenne, est le véritable inconvénient de l’automatisation depuis déjà quelque temps [12].

Il ne s’agit pas cependant du seul effet de la révolution numérique. Si cette dernière produit des catégories de travail intéressantes au haut de l’échelle, elle contribue en revanche puissamment à l’insécurité d’emploi et à la pénibilité des tâches dans les catégories reléguées ou en voie d’être reléguées au bas de l’échelle. Des conditions propices à la surexploitation des travailleurs se mettent ainsi en place. Dans son ouvrage intitulé Mindless – Why Smarter Machines are Making Dumber Humans, Simon Head décrit comment les systèmes de gestion semi-automatisés ont déjà transformé les conditions de travail dans les entrepôts, les banques ou les centres d’appel [13]. Ces systèmes permettent de suivre à la trace des salariés dans l’exécution de leur tâche, de juger de leur performance et de les congédier au besoin. De plus, la gestion à distance, à partir d’un écran, évite aux responsables le « désagrément » de se confronter aux salariés et de tenir compte de leur situation particulière.

Simon Head donne en exemple le fonctionnement des entrepôts de la compagnie Amazone. Les algorithmes de cette entreprise prennent les commandes entrantes et créent immédiatement une marche à suivre pour le préposé. Ce dernier doit se conformer à cette marche à suivre et respecter le temps imparti pour l’exécution de l’ensemble des gestes et des déplacements à effectuer, et ce, sous peine de congédiement. Les préposés étant engagés à titre d’intérimaires, les gestionnaires peuvent se départir aisément des travailleurs qui n’arrivent plus à maintenir le rythme imposé. Ils remplacent ainsi rapidement un travailleur par un autre et réussissent de surcroît à garder de la sorte les salaires au plus bas.

En fait, il s’agit là d’un retour à des conditions d’exploitation abusive rendu possible par la combinaison des méthodes dites d’organisation scientifique du travail (OST) avec les avantages en matière de suivi et de contrôle des systèmes d’information. Cette combinaison donne un élan nouveau à la propension de l’OST de créer des milieux de travail contrôlés de haut en bas, où les travailleurs sont dépouillés de leur compétence et de toute satisfaction dans l’exécution des tâches. Précisons cependant que c’est la combinaison des deux qui a surtout des effets insidieux et non l’automatisation en soi.

Pouvoir monopolistique et régression du salariat

Un certain flou entoure aussi la notion de tâches de valeur croissante qui se présente comme une panacée dans la pensée économique dominante. Qui tire profit de cette valeur croissante ? L’employeur ou l’employé ? Pour reprendre les mots de l’essayiste Nicholas Carr, « mesurons-nous cette valeur sur le plan de la productivité et des profits ou sur le plan de la compétence et de la satisfaction du travailleur ? » [14]. Ces deux approches sont non seulement différentes, mais souvent en conflit entre-elles, comme en témoigne l’histoire des relations du travail.

En outre, si l’automatisation contribue à réduire le nombre de travailleurs requis par une tâche donnée, elle peut contribuer aussi à réduire les qualifications exigées pour accomplir cette tâche. Au rythme actuel du progrès technique, rien ne garantit donc que cette érosion des qualifications requises ne finira pas par toucher aussi les tâches de valeur croissante, forçant ainsi des travailleurs hautement qualifiés à accepter des postes moins gratifiants. Ce processus serait déjà en cours, selon les données recueillies par Paul Beaudry et David A. Green de l’Université de Colombie-Britannique et Ben Sand de l’Université York [15]. Les jeunes diplômés des institutions nord-américaines de haut savoir sont contraints maintenant de se « réfugier » dans des emplois inférieurs pour lesquels ils sont largement surqualifiés, les emplois dans la finance et la haute technologie se raréfiant de plus en plus. D’après les auteurs, depuis le début de ce siècle, chaque nouvelle cohorte de diplômes s’est trouvée confrontée à un marché du travail où les emplois prestigieux et bien rémunérés allaient en se réduisant. En 2010, le nombre de ces emplois était même retombé au niveau de 1990. Il y a là une contradiction majeure entre le discours euphorisant sur l’économie du savoir et la réalité des faits. Les difficultés croissantes des jeunes diplômés américains de rembourser les dettes contractées pour financer leurs études en sont une illustration brutale. Le total de ces dettes dépasserait maintenant le millier de milliards de dollars [16].

Tout est loin de se résumer cependant à une simple question d’écart salarial entre travailleurs plus scolarisés et moins scolarisés et à la nécessité absolue pour les travailleurs moins formés de grimper dans l’échelle de qualification pour survivre au bouleversement en cours du marché du travail. De toute façon, cet écart est stationnaire et les salaires des travailleurs plus scolarisés ont commencé à stagner, aux États-Unis, avant même la crise financière de 2008 [17]. Tout n’est pas à mettre non plus au seul compte des impacts du progrès technologique.

Dans une de ses chroniques du New York Times [18], Paul Krugman souligne que l’explication se situe aussi dans une forte hausse du pouvoir monopolistique. Il y aurait d’un côté les robots et de l’autre des barons voleurs. Si le progrès technologique a avantagé les entreprises au détriment des salariés, la concentration des entreprises, d’une fusion ou d’une prise de contrôle à l’autre, contribue également à cet affaiblissement des positions des travailleurs. « Dans presque tous les secteurs de notre économie », écrivent Barry C. Lynn et Phillip Longman dans Who broke America’s Jobs Machine [19], « un nombre beaucoup plus réduit de sociétés contrôlent beaucoup plus de parts de leurs marchés respectifs, qu’il y a une génération à peine ».

Cette concentration permet à ces entreprises mastodontes d’user de leur pouvoir monopolistique croissant pour augmenter les prix impunément, tout en évitant d’accorder une fraction des gains acquis à leurs employés. Cette pratique nuit autant à la croissance de la demande qu’à celle des investissements. En fait, ces grands groupes s’inscrivent ainsi dans un comportement rentier. Ils ne se maintiennent finalement en position dominante qu’en faisant baisser constamment la part des travailleurs salariés dans le partage de la valeur ajoutée. Et cette diminution de la part salariale a pour contrepartie un accroissement de celle qui va au profit, sans que cela toutefois conduise nécessairement à un surcroît d’investissements. Le déclin des dépenses mondiales d’investissements dans le monde est du reste devenu persistant ces dernières années [20].

En somme, l’abaissement de la part salariale ne fait finalement que nourrir une distribution accrue des profits non investis sous forme de dividendes, en réponse à la pression des marchés financiers. Les inégalités de revenus se creusent ainsi plus profondément. Elles témoignent en réalité du gigantesque transfert de richesse en cours des salariés vers la classe capitaliste au sens large, dans un processus qui ne génère pas une augmentation de la richesse réelle globale [21].

D’ailleurs, les entreprises en cause se comportent de cette façon, peu importe où elles se trouvent, pays développés ou pays en développement. Elles manœuvrent dans un corridor défini à la fois par les normes excessives de rentabilité imposées par l’actionnariat et par la raréfaction des occasions d’affaires rentables dans une économie dont la croissance, quand elle est au rendez-vous, est devenue lente pour des raisons structurelles. Et elles exploitent impitoyablement dans ce contexte un rapport de forces devenu défavorable aux salariés, du fait principalement des effets de la combinaison de la mondialisation et de la financiarisation qui se renforcent mutuellement. On remarquera là qu’il s’agit de deux phénomènes à caractère socioéconomique et non technologique.

Fruit de la déréglementation si chère à la pensée économique dominante d’inspiration néolibérale, le pouvoir monopolistique mentionné plus haut doit être vu comme le produit d’un capitalisme en surdose de lui-même, pour reprendre les mots de Wolfgang Streeck [22].

L’automatisation change-t-elle les règles du jeu du capitalisme ?

De vieilles questions comme le profit, l’utilisation faite du profit et la propriété du capital réapparaissent dans les analyses pour s’ajouter aux considérations plus spécifiques aux impacts du progrès technologique. L’automatisation n’est pas à blâmer en soi. Tout dépend de l’utilisation qui en est faite, des valeurs qui l’encadrent et de la finalité poursuivie par l’entreprise et le système socioéconomique. En d’autres mots, les sociétés ne pourront pas s’avancer avec succès sur la voie de l’automatisation de la production des biens et des services sans reconsidérer des enjeux fondamentaux comme la consommation, le travail, les loisirs et la répartition des revenus. Le professeur Robert Skidelsky de l’université de Warwick fait remarquer à ce sujet que « sans ces efforts d’imagination sociale, le rétablissement à l’issue de la crise actuelle sera tout simplement un prélude à d’autres calamités fracassantes à l’avenir [23] ». Une des plus menaçantes à l’heure actuelle est une cassure en deux de la société avec, d’une part, une minorité composée de producteurs, de professionnels, de superviseurs et de spéculateurs financiers et, d’autre part, une majorité réduite à l’oisiveté forcée.

L’économiste bien connu John M. Keynes [24] avait associé le progrès technologique à la possibilité de libérer au moins partiellement l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le travail. Or, au moment même où cette possibilité est à portée de main, notre système socioéconomique se révèle incapable de convertir la croissance de la richesse et la croissance du chômage technologique qui l’accompagne en croissance du temps de loisir volontaire. Il se révèle en fait incapable d’aborder le travail autrement que comme une marchandise. Dans un contexte où la fonction marchande prime les autres fonctions sociales, l’aborder différemment serait reconnaître que les lois du marché ne s’appliquent que très imparfaitement et avec difficulté à cette marchandise que Karl Polanyi [25] a si bien décrite comme fictive. Bref, ce serait reconnaître que la « magie du marché » ne pourra pas résoudre le problème de la rareté croissante de l’emploi créé par la rupture du mariage de raison, vieux de deux siècles, entre le capital et le salariat.

Dans La Grande Transformation, Polanyi nous rappelle qu’une économie de marché appelle une société du marché, où le marché, dit autorégulé, mais débridé en réalité, tend à s’étendre au-delà de son domaine original, le commerce de biens matériels ou de services. Le marché colonise ainsi peu à peu toutes les dimensions de l’activité humaine, les assimilant à des marchandises, quelle que soit leur compatibilité à le devenir. Toute production doit être destinée à la vente et tout revenu doit en provenir. En termes marxistes, on parlerait de subsomption à la logique de l’accumulation du capital. La terre (ou la nature), le travail et la monnaie, des éléments non destinés à la vente, sont devenus ainsi de fausses marchandises, des marchandises fictives désormais inexorablement encastrées dans le marché. Il était devenu désormais impossible de vivre de son travail sans passer par le système.

Et pourtant, en échappant à tout encadrement, cette expansion du marché porte en elle le risque permanent de se saper et de saper ainsi la viabilité du système socioéconomique capitaliste. C’est pour cela que dans un passé encore récent, des lois, des règlements et des institutions tentaient, avec plus ou moins de bonheur, de limiter cette expansion du marché pour éviter qu’elle ne porte atteinte à des éléments fondateurs de toute société, comme l’altruisme, les relations de bonne foi ou la solidarité au sein des familles et des collectivités. En fait, il s’agissait d’empêcher le capitalisme de s’autodétruire en devenant totalement capitaliste, l’expansion du marché déconstruisant les fondements non capitalistes de la société dans laquelle il triomphait. C’est d’ailleurs dans cette optique que le travail, fruit de l’activité humaine, la terre, une subdivision de la nature, et la monnaie, dont les fluctuations sont dangereuses pour l’organisation de la production, ont fait l’objet de mille et un accommodements réglementaires le plus souvent ambigus entre les élites politiques et financières pour tenter de protéger la société d’une marchandisation complète.

Depuis lors, le retour au libéralisme économique pur et dur et la mondialisation subséquente aidant, le capital a acquis une mobilité qui lui donne un pouvoir coercitif sans équivalent sur les États. Différents traités internationaux sont d’ailleurs venus sanctuariser les intérêts de la finance au-dessus du politique. Si les orientations d’un gouvernement ne répondent pas aux exigences des investisseurs, ces derniers le sanctionnent immédiatement en retirant leurs capitaux. Ils échappent ainsi à toute contrainte moindrement inspirée par la notion de bien commun ou par des impératifs sociétaux que ce soit en matière de santé, d’environnement, de sécurité d’emploi, de conditions de travail ou de prospérité.

Aujourd’hui, nous fait remarquer Zaki Laïdi, un politologue français, « la force idéologique de la société de marché réside peut-être moins dans sa capacité de convertir des secteurs non marchands en secteurs marchands qu’à se représenter la vie sociale comme un espace marchand, même quand il n’y a pas à la clé une transaction marchande. C’est un point fondamental qu’il faut expliciter. On peut dire par exemple que dans l’éducation, la société de marché est à l’œuvre, non pas parce que l’on privatiserait à tout va, mais parce que socialement on se représente de plus en plus l’école comme une société de services devant préparer les enfants à la vie active [26] ». L’école se retrouve ainsi réduite à un simple lieu de prestation de services. Il en va de même pour d’autres biens et services perçus encore récemment comme des quasi-droits sociaux. C’est notamment le cas de la santé ou encore les postes.

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant de constater que la plupart des études consacrées aux changements induits par les avancées technologiques des dernières décennies dans la façon de produire continuent de s’inscrire dans la logique dominante. C’est-à-dire une conception du développement qui confond croissance et développement ; qui ignore les « externalités », soit les dommages environnementaux et sociaux ; qui considère comme infinies les ressources de la planète ; qui accorde la priorité à la valeur d’échange au détriment de la valeur d’usage ou valeur concrète d’un bien ou d’un service ; et qui assimile essentiellement l’économie au taux de profit et à l’accumulation du capital, quitte à créer de profondes inégalités. Très peu d’études abordent les conséquences socioéconomiques de ces changements et leur impact sur la survie même des sociétés issues de la civilisation du capitalisme industriel. Pensons ici aux contrecoups de la raréfaction des emplois sur la demande de produits et services ou encore sur les revenus des collectivités ou des États, et ultimement sur la capacité de ces derniers de continuer à financer les infrastructures et les programmes sociaux. Pourront-ils survivre encore longtemps sans revisiter leurs assises, soit leur relation avec la nature ; leur système technique de production de la base matérielle de la vie, au sens physique, culturel et spirituel ; leur manière de s’organiser collectivement sur les plans politique et social ; leur façon d’interpréter la réalité et de s’investir dans sa construction, leur manière d’être et d’agir, leur culture en somme ? En d’autres mots, sans revisiter leur mode de production ?

L’automatisation au cœur d’un mode de production postcapitaliste

Un mode de production ne concerne pas seulement la façon dont sont traités les facteurs de production pour aboutir à un bien ou un service à offrir à la consommation. Comme le précisait l’historien britannique Eric Hobsbawm dans Marx et l’Histoire [27], « un mode de production inclut à la fois un programme particulier de production (une manière de produire, sur la base d’une technologie et d’une division productive de la main-d’œuvre particulières) et un ensemble spécifique, historiquement valide, de relations sociales à travers lesquelles la main-d’œuvre est déployée pour arracher l’énergie à la nature au moyen d’outils, d’expertise, d’organisation et de connaissance, à un moment donné de son développement, à travers lesquels les excédents produits socialement circulent, sont distribués et utilisés pour une accumulation ou d’autres fins ».

Un changement de mode de production implique donc un changement des rapports qui règlent l’organisation des relations entre les êtres humains dans la mise en œuvre des forces productives (travailleurs, machines, technologie). Et historiquement, ce type de changement s’accompagne d’un changement du système de propriété des moyens de production.

Un nouveau mode de production détermine ainsi à la fois l’organisation sociale de la production (par le recours par exemple au salariat), la répartition du fruit du travail et les rapports entre les classes sociales, ces dernières se retrouvant séparées par leur place dans les rapports de production et par leurs intérêts respectifs. On peut donc commencer ici à s’interroger déjà sur la nature des rapports sociaux qui prévaudront dans un mode de production où la répartition de la création de la valeur ajoutée ne pourra plus se faire tellement par le travail rémunéré.

En effet, quand les élites dirigeantes permettent à la sphère économique de se libérer du contrôle social (ou contrôle politique), la société en subit immanquablement les conséquences. Elle est démantelée au profit des forces économiques. La décadence de la féodalité rongée et minée intérieurement par l’argent en est une bonne illustration. Les forces financières prirent le dessus et réussirent à casser le système féodal par le haut, en subordonnant socialement et politiquement les seigneurs par des prêts, et par le bas, en enfermant les paysans dans la spirale du prêt usuraire. Les bases sociales du régime féodal furent ainsi peu à peu détruites, laissant place à un nouveau mode de production fondé sur la propriété privée des moyens de production. Ces moyens furent d’abord les terres arables et plus tard les manufactures. Ce processus, qui au fond était la destruction d’une hiérarchie sociale déjà en plein dévoiement et d’un régime de propriété et d’un mode de production dépassés, ouvrit la porte au progrès social et économique.

La situation actuelle rappelle cette dynamique. La dislocation de la société issue de la civilisation du capitalisme industriel dans les pays avancés est en marche parce que l’économie, désencastrée du social et tendue vers le rétablissement à tout prix du taux de profit, a pris le dessus. Les bases sociales de cette civilisation se sont ainsi peu à peu érodées, notamment les garanties offertes par les droits sociaux et les contrepoids au droit de propriété introduits par les droits collectifs du travail. Tout l’édifice des protections et des droits, qui avait servi d’incubateur à la citoyenneté industrielle des Trente Glorieuses, s’est lézardé sous l’impact de l’impartition, de la numérisation, de la sous-traitance et de la multiplication des contrats de travail temporaires, autant de moyens destinés à accroître la profitabilité des entreprises.

Des changements structurels se sont matérialisés non seulement dans le système technique de production, mais également dans le régime de propriété et son emprise sur les moyens de production et la richesse collective. La longue période de transition systémique amorcée dans les années 1970 est toujours en cours. Elle est à la fois une période d’incertitude profonde, un moment de remise en cause massive des acquis de la « civilisation industrielle » et un temps de maturation et d’émergence progressive d’un nouveau mode de production. Ce nouveau mode se construit inéluctablement sur les nouvelles potentialités technologiques, institutionnelles et sociopolitiques. La nature des rapports sociaux qui en découleront est un enjeu civilisationnel.

Parallèlement, le capital arrive d’un point de vue structurel au bout de ses capacités de valorisation. L’instauration d’un mode de production qui se libère désormais de la force humaine et du travail salarié (travail vivant) met fin aussi à la production de valeur, en piégeant complètement le capital dans une impasse. Cette voie sans issue est constituée par trop de moyens de production et de marchandises et pas assez de masse salariale, et donc de demande finale pour les absorber, ou encore par trop de capital accumulé et pas assez de plus-value produite pour assurer sa reproduction, par sa réalisation. Ce sont deux manifestations d’une même contradiction qui réside dans le fait que le capital tend à diminuer la quantité de travail salarié qu’il emploie en même temps qu’il tend à augmenter la puissance des machines et la quantité de marchandises produites. Son état est de produire plus pour moins cher, en vue de vendre avec suffisamment de profit pour permettre l’accumulation et de nouveaux investissements. L’automatisation aggrave fatalement cette contradiction fondamentale, car il faut encore que des débouchés continuent d’exister et ce ne sont pas les robots qui achèteront les marchandises produites par eux. Substituts de travailleurs dont les salaires nourrissent la demande, les robots ne peuvent pas participer à la régénération du capital. Sans travail salarié, le problème de la solvabilité des consommateurs se pose tout de suite, comme d’ailleurs celui de la pérennité même du système économique.

Mutation régressive et dislocation sociale

La concentration des richesses dans cette période de transition dépasse maintenant les limites du concevable pour l’existence d’une société complexe. Elle se conjugue à un chômage tenace [28] qui est devenu structurel par un glissement massif vers le chômage de longue durée et la sortie de la vie active de bon nombre de travailleurs. Ces deux évolutions concomitantes, concentration et chômage tenace, laissent entrevoir la formation d’un nouveau système sociopolitique qui reproduira et amplifiera les pires aspects de l’actuel. Les changements profonds en cours dans la structure de classes des pays de la Triade sont des signes indicatifs à cet égard.

Examinant les changements intervenus dans la sphère du travail [29], le sociologue britannique Guy Standing note que la structure de classes issue de la civilisation industrielle s’est fragmentée dans les pays du centre. La libéralisation de l’économie et la mondialisation ont ébranlé l’ordre économique, mais également les rapports sociaux. Les deux sont venues mettre un terme au consensus sous-jacent de l’État providence de l’après-guerre. Ce dernier relevait d’un libéralisme partiellement encastré dans le social et dont une des caractéristiques était une démarchandisation limitée du travail, fruit des droits sociaux modernes. La libéralisation et la mondialisation ont puissamment contribué à créer un contexte où tout se subordonnait désormais aux rigueurs de la concurrence, que ce soit au niveau de la production, la distribution, la consommation, l’entreprise, la nation et l’individu. Si, en périphérie, en Asie notamment, les deux ont mené à l’industrialisation et à l’urbanisation, par l’exploitation d’une main-d’œuvre abondante, faiblement rémunérée, souvent instruite et qualifiée, au centre, en revanche, elles ont abouti à la désindustrialisation, à la généralisation de l’impartition et à la remise en cause des avantages sociaux et salariaux conquis par les travailleurs. Peu à peu, des « sociétés du travail » sont devenues des sociétés sans travail. La libéralisation et la mondialisation ont concouru ainsi à la désagrégation de la citoyenneté effective dont jouissait une proportion importante des travailleurs des pays du centre.

Cette citoyenneté effective ou industrielle se fondait sur des droits collectifs qui, au fil de luttes de classes, cristallisaient des avancées importantes en matière de politiques publiques du travail et qui ouvraient la voie vers la jouissance des droits politiques et sociaux dans les sociétés industrialisées avancées. Cette citoyenneté s’est liquéfiée au cours de la transformation des milieux de travail sous l’influence du développement accéléré des technologies de l’information et de la communication, la transnationalisation croissante de la production des biens et services, les changements dans l’organisation du travail, la destruction et la restructuration du travail dans le temps et l’espace et la multiplication et la fragmentation des identités sociales individuelles et collectives, au travail et ailleurs [30].

D’anciennes hiérarchies se sont renforcées et de nouveaux clivages se sont fait jour dans les rangs de ceux qui n’avaient que leur force de travail à vendre. L’écart des revenus avec les classes supérieures s’est élargi davantage. La création de chaînes de valeur mondiales et la constitution d’espaces de pouvoir internationaux ont fragilisé les classes laborieuses qui se sont retrouvées éloignées encore plus des lieux de pouvoir et de décision. Les différences se sont accentuées au fur et à mesure que l’économie se désynchronisait avec la société. Elles sont devenues maintenant très marquées en matière de revenus, de salaires, de conditions d’emploi, de travail, de logement et de vie tout court. Ces différences reflètent à la fois de la montée de l’inégalité et de l’insécurité économique, et le basculement d’une masse critique de la population dans une précarité sans issue. Elles traduisent en réalité à la fois l’émergence d’une nouvelle stratification sociale et l’évolution des mentalités à l’endroit de l’inégalité et de l’orientation des politiques sociales. Cette évolution complique, entre autres, la défense des acquis ou des revendications d’ordre social.

Standing distingue par exemple sept strates hiérarchisées en fonction du revenu social. Au sommet de cette hiérarchie, une petite élite mondialisée et mondialiste dotée d’une immense influence politique ; immédiatement en dessous, des très hauts salariés et des professionnels ou techniciens à leur compte ; au milieu, le noyau restant de la classe ouvrière et des personnels encore stables des entreprises, organismes et administrations ; et dans la partie inférieure, les travailleurs précaires ou le « précariat », flanqués des chômeurs à long terme et des individus marginalisés. Ces derniers constituent l’équivalent du lumpenprolétariat ou du sous-prolétariat d’antan. Standing note également que le régime étatique de sécurité sociale est au cœur d’une polarisation. Les trois strates supérieures tendent à s’en détacher plutôt qu’à œuvrer à son amélioration, pendant que les trois strates inférieures s’en font détacher par le jeu des inadmissibilités ou restrictions aux prestations sociales existantes. La réciprocité et la redistribution, qui sont l’essence de la civilisation, en sortent considérablement affaiblies.

Le « précariat » est le phénomène marquant de cette nouvelle stratification sociale. Ce phénomène ne se limite pas d’ailleurs au Nord, puisque la majorité des populations du Sud vit aussi dans l’instabilité et l’insécurité de l’emploi. Le « précariat » rassemble autant des travailleurs intellectuels et de jeunes travailleurs que de travailleurs immigrés et de « travailleurs pauvres », tous dépourvus de perspective d’avenir, dépouillés d’un bon nombre de droits et coupés de ce qui survit de la classe ouvrière et des acquis de la citoyenneté industrielle.

À bien des égards, ce phénomène commence à tenir de l’émergence d’une nouvelle classe sociale constituée de personnes en situation de précarité permanente sur le marché du travail. Ce groupe de travailleurs a le potentiel de constituer une véritable classe sociale, en soi et peut-être pour soi, dans la mesure où ces travailleurs s’inscrivent déjà dans des relations de production et de distribution (sources de revenus) qui leur sont spécifiques. Ces spécificités, comme le souligne Guy Standing dans « A Precariat Charter », les amènent à une conscience distincte et propre à eux du besoin de réformes et de politiques sociales [31]. Dans certaines conjonctures sociales et politiques particulières, la similitude de leurs positions objectives pourrait les mener à se mobiliser aux échelles nationale et internationale, et à jouer collectivement le rôle d’agent majeur de changement. Pensons ici à la mobilisation massive récente aux États-Unis des employés de fast-food pour obtenir un salaire minimum de 15 dollars de l’heure. Un autre exemple est fourni aussi par ces chômeurs et autres citoyens précarisés de Madrid (Espagne) qui se sont dotés récemment d’une structure de coordination et d’une plateforme économique, sociale et politique [32].

En attendant, ces travailleurs forment un monde parallèle, en marge d’un contrat social passablement laminé par une société de marché qui tend vers une forme d’anarchie. Pour plus d’un observateur, elle tendrait même vers une « non-société » régie finalement que par des liens contractuels et les foudres d’un code pénal. Si quelque chose définit bien la dislocation sociale en cours, c’est l’incertitude autour du travail-emploi. La déconnexion radicale et rapide de l’économie par rapport à la société provoquée par les politiques néolibérales a transformé l’enjeu du chômage massif et de la précarisation de l’emploi en un enjeu de survie pour la société actuelle, et en défi fondamental pour la société qu’il faudra créer dans l’avenir.

Travailler moins pour travailler tous et jouir du temps libre

En même temps, les notions de travail, d’emploi et de temps sont des sujets de réflexion depuis l’antiquité et dans toutes les civilisations — pour preuve, le poème intitulé « Les Travaux et les Jours » d’Hésiode, parce que les deux définissaient en réalité la relation sociale de l’homme avec la nature et la société. Le Travail consiste en beaucoup plus que l’acception courante purement marchande qui réduit son champ d’application au travail salarié, rémunéré. De la même façon, l’Emploi ne peut pas être ramené à seulement « avoir un emploi » ou « être un sans emploi ». Il en va de même du Temps qui est l’unique possession dont nous disposons véritablement dans la finitude qui trace les contours de notre existence. Ce Temps ne peut pas se limiter au « Time is money ». Ce proverbe, attribué erronément à Benjamin Franklin, révèle cependant comment dans une société capitaliste le « temps » de travail (non payé au travailleur) est une valeur ou une survaleur pour le capitaliste.

L’impasse sociale et économique actuelle découle bien de la crise du travail-emploi et de la valorisation du capital dont l’origine remonte maintenant à plus de trente ans. Au cours de cette période, les emplois et les revenus stables sont devenus peu à peu un privilège. Les sociétés occidentales ont été incapables de conserver les acquis de la civilisation industrielle et de se saisir des progrès technologiques des deux dernières décennies pour se réinventer, en convertissant le temps de chômage technologique croissant en temps consacré aux activités socialement utiles et au loisir volontaire. La persistance de l’impasse sociale et économique indique que la diminution continue du travail-emploi définit fondamentalement désormais la métamorphose socioéconomique en cours. Au vu cependant des apports du progrès technologique récent, cette impasse crée aussi une occasion unique de remettre en question l’ordre économique en place, son modèle de croissance et son régime de propriété. Les impératifs incontournables de la vie en société et les inévitables contraintes environnementales militent également en faveur d’une telle remise en question. Le refus ou l’incapacité de saisir cette occasion consacreraient la voie qui mène à terme à une division de la société entre, d’une part, une minorité composée de richissimes spéculateurs, d’entrepreneurs et de professionnels, et d’autre part, une majorité réduite à l’oisiveté forcée et à une existence précaire.

Dans des sociétés qui évoluent vers le « non-emploi » plutôt que vers le « plein emploi », la diminution du travail-emploi peut-être synonyme du meilleur comme du pire. Comme le fait remarquer Immanuel Wallerstein, « l’Histoire ne se range du côté de personne. Chacun de nous peut influer sur l’avenir, mais nous ne savons pas et nous ne pouvons savoir comment les autres agiront en vue de l’affecter aussi [33] ». Du point de vue de la défense des intérêts de la majorité, la question stratégique devient celle de savoir si l’automatisation et la robotisation peuvent effectivement contribuer à l’assise d’un mode de production qui disposerait des attributs nécessaires à l’émergence d’une société post-capitaliste. Faut-il ou non voir dans l’automatisation et la robotisation des moyens qui permettront une répartition différente des heures travaillées et une utilisation du temps plus en phase avec la participation sociale et l’épanouissement personnel des individus ? Autrement dit, pourront-elles véritablement servir à une remise en cause de la division sociale actuelle du travail et à une valorisation différente du temps consacré aux différentes formes d’activités, soit le travail productif, le travail reproductif et les activités personnelles ou de loisir ? Permettront-elles de nouvelles relations d’échange et une meilleure distribution sociale de la richesse ? Et dans cette optique, le premier pas ne devrait-il pas être celui d’une relance de la revendication d’une semaine de travail plus réduite ?

André Gorz précisait à ces sujets que l’essentiel du combat à entreprendre ne devrait pas porter sur la préservation de la stabilité du travail-emploi en soi, mais plutôt contre la tentative de perpétuation de l’idéologie qui glorifie le travail-emploi comme la source des droits, de l’identité et de l’épanouissement personnels. La réduction du temps de travail requis pour répondre aux besoins matériels se devait donc d’être considérée d’abord en fonction des possibilités nouvelles d’émancipation collective et personnelle qu’elle offrait. Différentes mesures, comme un revenu d’existence universel et des réseaux de coopératives communales d’autoproduction, pouvaient ouvrir la voie à une réappropriation du travail et à la construction d’un avenir libéré du moule d’une société fondée sur le travail-emploi et le salariat.

Gorz rappelait aussi que le travail-emploi, le travail marchandise, n’était pas une catégorie anthropologique, mais un concept inventé à la fin du XVIIIe siècle. La monopolisation graduelle des moyens de travail avait permis d’isoler le travail de la personne qui l’effectuait de ses intentions et plus fondamentalement de ses besoins. Le travail s’est réduit ainsi à la quantité d’énergie fournie par un « travailleur », une quantité mesurable et échangeable achetée par un patron qui en déterminait désormais autant la finalité que les modalités et le prix. Le travail venait d’être ramené au rang de marchandise et le travailleur dépossédé du produit de son travail, de son autonomie et de son emploi du temps en échange d’un salaire. Et depuis, le travail s’est retrouvé associé avec emploi, tandis que des activités essentielles à la survie, à la reproduction sociale, au développement des individus et des communautés, et du même coup au fonctionnement de n’importe quel type d’économie depuis des temps immémoriaux, se retrouvèrent reléguées en dehors de la sphère économique et donc de toute évaluation en termes pécuniaires. Le savoir-faire prenait ainsi le dessus sur le savoir-être. Le travail-emploi s’imposait à la fois comme unique source de revenu pour vivre et de statut social ainsi que comme seule base possible de la société et de sa cohésion.

Aujourd’hui, malgré la rareté croissante de l’emploi, le discours dominant fait comme si cette rareté n’avait pas de causes systémiques. Il continue de marteler que sans emploi, on ne peut rien faire, que sans emploi, on ne peut pas vivre dans la dignité et que tout revenu accordé hors d’un emploi est une forme de charité. Tout est fait pour empêcher une sortie de la notion de travail-emploi et prévenir en conséquence la revalorisation du temps hors travail salarié et donc du travail au sens large. Assez paradoxalement, la lutte contre le chômage et la revendication du plein emploi concourent aussi à compliquer cette sortie puisqu’elles ont comme effet de renforcer la place du travail-emploi dans la société. Tout tend ainsi à contrecarrer un changement radical des mentalités à l’égard du travail-emploi et du temps hors travail salarié.

En même temps, on assiste à la monte en puissance de l’aspiration à d’autres façons d’être et d’agir, en fait, à d’autres priorités que celles imposées par un emploi. Cette aspiration est en phase avec l’évolution et le changement des valeurs qui se caractérisent par la convergence entre la recherche de nouveaux équilibres (épanouissement personnel/épanouissement professionnel, qualité de vie/quantité de biens, etc.), l’apparition de nouvelles expressions d’engagements collectifs chez les jeunes (code source ouvert, économie sociale, partage, gratuité, etc.), et l’émergence d’une vision du monde plus consciente, plus écologique, et surtout plus soucieuse de la cohérence entre les valeurs et les comportements [34].

Cette aspiration ne date pas d’hier évidemment. Plus près de nous, on peut y voir l’origine des tentatives de présenter le travail-emploi comme n’étant plus ni la voie du salut comme à l’aube du capitalisme, ni celle des richesses comme au XXe siècle, mais comme une expérience, vectrice de l’affirmation et de la réalisation de soi. Les entreprises du secteur des nouvelles technologies, entre autres, privilégient fortement cette approche [35].

Le changement et l’évolution des valeurs, la raréfaction de l’emploi, l’importance prise par le chômage de longue durée, l’étendue et la persistance du phénomène du précariat, la libération de l’imagination et l’autonomie exigées par l’économie du savoir, la naissance et la multiplication d’initiatives économiques non capitalistes viables sont autant de facteurs qui peuvent contribuer à effacer les obstacles culturels qui rendent les gens « incapables d’imaginer qu’ils pourraient s’approprier le temps libéré du travail, les intermittences de plus en plus fréquentes et étendues de l’emploi pour déployer des autoactivités qui n’ont pas besoin du capital et qui ne le valorisent pas [36]. »

Ce verrou psychologique est cependant toujours là et le débat sur l’avenir du travail se cristallise plus que jamais sur la notion de revenu d’existence. L’idée puissante de mettre en place un revenu de base distribué également à tous pour assurer la survie de chacun n’est pourtant pas nouvelle, Thomas Paine en parlait déjà en 1797. Depuis lors, elle a fait l’objet de différentes interprétations marquées au coin des appartenances idéologiques de ceux qui l’ont prônée à un moment ou un autre. Plus récemment, certains ont pu y voir un pis-aller devant les dangers d’une stagnation qu’ils percevaient comme séculaire ou encore l’outil approprié pour pousser plus loin l’application de la formule du workfare. À l’inverse, d’autres n’ont voulu y voir qu’une panacée à la pauvreté ou une autre façon de s’assurer d’une véritable égalité des sexes, d’autres enfin, plus proches de la pensée de Gorz, se sont arrêtés surtout sur les possibilités qu’offrait cette notion de revenu d’existence de changer radicalement la société, notamment par la réappropriation du travail.

L’idée d’un revenu d’existence fait donc son chemin, entre autres, dans le contexte apparemment favorable créé par l’inscription du revenu de base garanti à l’ordre du jour politique de certains États européens. Beaucoup y voient l’occasion de franchir une étape décisive vers une société différente. Et pourtant l’instauration éventuelle d’un tel revenu est abordée par ces États dans l’esprit du laisser-faire économique dominant et sans véritable recherche parallèle d’une solution novatrice et durable à la question du travail et de son rôle dans la société et dans la vie des individus. La nécessité aussi d’apporter une réponse aux besoins sociaux criants non satisfaits ou imparfaitement satisfaits par le marché ne semble pas non plus faire partie de l’équation considérée. À en juger de la documentation disponible, l’ambition est plus de gérer une oisiveté forcée et de nourrir la demande que de bâtir une société sans chômage où la définition du travail serait élargie, comme le présupposait la notion de revenu d’existence débattue dans les années 1980.

Dans un autre ordre d’idées, rien n’assure que les États qui en envisagent l’implantation disposeront des moyens financiers nécessaires pour en faire un revenu d’existence suffisant, au sens où l’entendait par exemple Gorz, ma


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