Publicado en línea el Viernes 2 de diciembre de 2016, por Pepe Escobar *

Donald Trump, commentant le décès de Fidel Castro, l’a qualifié de simple « dictateur ». Quels que soient les résultats – et les erreurs – durables de l’expérience cubaine, l’Histoire a déjà de facto reconnu Fidel comme l’un des grands leaders révolutionnaires de l’ère moderne et post-moderne.

Trump – ironie historique oblige – a en même temps presque baptisé le raz-de-marée de colère que lui a livré la Maison Blanche du nom de « révolution », dirigée par, et pour le compte de la masse des cols bleus, de race blanche, et sous-éduquée.

Pourtant, les vieilles habitudes meurent difficilement. Un auto-proclamé « leader du monde libre », fidèle au scénario conventionnel, ne pourrait jamais rendre hommage en public à un communiste, qui a échappé à plus de six cent tentatives d’assassinat, menées par la CIA, et à plusieurs coups d’État – ce qui est un lourd fardeau à porter pour une soi-disant intelligence du renseignement. En fin de compte, c’est l’horloge de la nature – pas une balle magique – qui a emporté Fidel.

Avec la révolution cubaine, maintenant passée à l’Histoire, les regards se tournent aujourd’hui vers la révolution américaine en cours, qui pourrait très bien se révéler comme un changement de régime spécial dont la CIA rêve – pour les autres. Si Fidel était le Prince, ainsi que Machiavel, tout en un, en gringoland le scénario repose en grande partie sur Steve Bannon, le Machiavel en col bleu qui a fait connaître Goldman Sachs au Prince Trump.

Le stratège en chef de la Maison Blanche, Bannon, a été vilipendé tous azimuts comme un néo-fasciste, nationaliste blanc, raciste, sexiste et antisémite. Jusqu’ici, voici la présentation la plus détaillée du programme de Bannon – selon ses propres mots. On prend des risques à le sous-estimer.

État et révolution

Bannon, dans le passé, se déclarait léniniste. Quel dommage que Fidel n’y ait pas prêté attention.

Dans son très complexe et engageant Après Nous, Le Déluge, le maître philosophe allemand Peter Sloterdijk analyse comment Lénine, en quelques mois, dans une cabane en Finlande, a présenté les prémisses théoriques de ce qui devrait se passer après la révolution. Comment l’ancien État, selon l’analyse marxiste, n’était qu’un instrument permettant l’exploitation économique et la résolution trompeuse du problème de l’opposition irréconciliable entre les classes – cela sonne tout à fait actuel à Washington.

Pour les révolutionnaires, il ne suffisait pas de reprendre l’appareil de l’Ancien Régime – comme les sociaux-démocrates l’auraient fait. Il devait être totalement brisé, les ruines rassemblées dans de nouvelles combinaisons jusqu’à ce que le but communiste à long terme – la fin de l’État – soit atteint.

Maintenant, imaginez Bannon-le-léniniste essayant d’emballer cet ordre du jour pour une opinion publique américaine viscéralement endoctrinée : « Les communistes mangent des bébés pour le petit déjeuner. » Il a donc recouru à la culture pop, soulignant les modèles inspirants comme Dark Vador, son incarnation Dick Cheney, et le côté obscur dans son ensemble.

Anéantir l’État – ou l’establishment – a été reformulé en « drainer le marais ». Et pour le peaufiner au mieux auprès de l’establishment, Bannon a ajouté la touche de crédibilité anglaise indispensable pour son modèle de rôle principal : Thomas Cromwell, le côté obscur derrière Henri VIII, au lieu de Lénine. Pas étonnant que l’État profond pète les plombs, totalement.

Lénine, en essayant d’accomplir sa révolution, comme Sloterdijk l’observe, comptait sur « une double stratégie, psychologique et politique » : intimidation massive des non-convaincus – ce que Bannon ne peut évidemment pas faire dans l’Amérique contemporaine –, et mobilisation des masses appauvries et enthousiastes attirées par les promesses du nouveau pouvoir – la machinerie-twitteuse de Trump et Breitbart News seront en charge de ce secteur.

Dans la révolution de Lénine, la faculté de jugement politique était exercée par une élite que Lénine concevait comme le prolétariat. Celui-ci est devenu l’élite via la dictature du Parti. Toutes les autres couches, en particulier les catégories rurales, n’étaient rien de plus qu’une plèbe réactionnaire – et ne deviendraient utiles qu’à long terme, via l’éducation révolutionnaire.

Un siècle après Lénine, l’élite du prolétariat de Bannon sera fournie par des cols bleus aliénés, disséminés à travers la Virginie, la Floride, l’Ohio, la Rust Belt [1]. Une place spéciale est réservée aux Démocrates reaganiens 1.0 et 2.0 – minorités de la classe ouvrière –, ainsi qu’aux divers rejetons de ce bon vieux croquemitaine marxiste, pourri jusqu’à la moelle, la « démocratie bourgeoise ».

Pour Bannon, l‘incarnation prématurée de son prince léniniste idéal était l’odieuse Mamma Grizzly, Sarah Palin. Elle était capable de voir la Russie depuis chez elle – mais c’était à peu près tout. Trump, d’un autre côté, est le vaisseau amiral parfait. Un milliardaire constructeur et homme d’action, un pur produit de la télé-réalité, le facteur « New York New York », sous le contrôle des Maîtres de l’Univers, inutile de courtiser les donateurs, et, pour finir, ennemi naturel de l’establishment arrogant de la côte Est, qui méprise son esbroufe rutilante et son impétuosité.

Fascisme et guerre mondiale

Décrire les « Déplorables » [nos sans-dents, NdT] de Trump – tels que définis par l’establishment, via Hillary – comme une armée de fascistes, à l’insistance des médias américains, est totalement à côté de la plaque. La théorie marxiste, au cours des années 1920 et 1930, a tourné le fascisme à l’envers, en démasquant comment celui-ci cristallise en fait le pouvoir du capital financier. Voilà quelque chose que Bannon peut facilement vendre dans son pays. Le fascisme terrorise la classe ouvrière aussi bien que la paysannerie révolutionnaire – d’où l’appel populaire à « drainer le marais ».

Mussolini a défini le fascisme comme « l’horreur inspirée par une vie confortable », ce qui a conduit Sloterdijk à caractériser le fascisme comme un militantisme de la politique dans la rue. Mobilisation totale.

Rembobinons un siècle auparavant. Après 1917 et 1918, à gauche comme à droite, le Zeitgeist [l’air du temps] dictait qu’il n’y avait pas d’après-guerre. En fait, le sentiment était qu’une guerre mondiale se déroulait, et cela depuis des temps immémoriaux – aujourd’hui, avec le néolibéralisme, la guerre mondiale est encore plus radicalisée, opposant les 0,0001% aux autres.

Sous Lénine, en Russie, il y a un siècle, le conflit prenait la forme d’une guerre civile entre une minorité active et une majorité impuissante. Avec une Maison Blanche léniniste, le conflit peut prendre la forme d’une guerre entre une minorité très active, environ 25% de l’électorat américain qui a voté Trump, et une autre minorité infinitésimale, mais très puissante, l’establishment de la côte Est, incarnation de l’Ancien Régime, toute la saga étant observée du bord du ring par une majorité pétrifiée et passive.

L’« Amérique d’abord ». Oui, mais pour qui ? La question clé est de savoir qui va, enfin, définir l’intérêt national réel de l’Amérique. Les véritables nationalistes intégrés dans l’équipe Trump, associés à l’élite du prolétariat, ou les suspects habituels – les globalistes – capables d’infecter et de corrompre toute idée de nationalisme ?

Adieu Fidel Castro, bienvenue Prince Trump et son conseiller, Machiavel léniniste. Accrochez-vous pour l’impact. La politique c’est la guerre – quoi d’autre ? Et « révolution » est toujours le plus grand spectacle à l’affiche en ville.

Pepe Escobar* pour Sputnik International ».

Original : « Lenin Comes to the White House ». Sputnik International, le 27 novembre 2016.

Traduit et édité pour le Saker Fr par : jj, relu par cat

* Pepe Escobar est un journaliste brésilien de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan » (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books, 2014), et 2030 en format Kindi

El Correo de la Diáspora. Paris, le 2 décembre 2016.


[1] La « Rust Belt » (en anglais « ceinture de la rouille ») était nommée jusque dans les années 1970 la Manufacturing Belt (« ceinture des usines »). Ce changement d’appellation en dit long sur l’évolution économique de la région. Celle-ci correspondait de longue date à une zone de développement des industries lourdes. Wikipédia


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